Les canaux de Patagonie à la voile

Puerto Williams, la vie au port du Micalvi

Puerto Williams est la porte d’entrée dans les canaux de Patagonie. C’était en principe une escale d’une ou deux nuit le temps de valider notre entrée sur le territoire chilien. Seulement notre bateau nous a joué un nouveau sort. Le GPS a lâché. L’électromécanicien de l’armée n’a pas pu le réparé. Au-delà du GPS, les deux compas se sont complètement déréglés eux-aussi. A ce moment du voyage, l’équipage a commencé à se dire qu’il n’avait peut-être pas choisit le bateau le plus fiable.

Enfin vogue la galère, on est tous dans le même bateau. Dans ces moments-là certaines expressions prennent tout leur sens.

Cette attente s’est révélée plaisante. Nous avons bénéficié de 6 jours en terre australe pour apprécier l’île et son environnement. L’ambiance au port est conviviale et décontractée. Surtout lorsque l’on improvise une soirée karaoké au Micalvi. Vous avez Damien, l’argentin qui travaille sur un gros voilier qui organise des croisières sur l’antarctique, environ 12 passagers. Isabelle et Thierry qui animent la soirée avec la guitare et la chanson. Et puis Pedro, cet italien francophone qui voyage en solitaire avec son bateau. Et enfin nous quatre, l’équipage de la Mésange Noire.

En levant la tête au plafond, on s’attarde sur les nombreux drapeaux. Sans manquer celui de la bretagne. La soirée est arrosée avec un cocktail du continent les fameux Pisco Sour ! Un délicieux mélange de Pisco, lime, sucre et blanc d’œufs montés en neige. Et nos chants parfois justes, parfois faux, viennent animer le silence paisible des nuits du bout du monde.

Pour en savoir plus sur Puerto Williams, lisez l’article précédent en cliquant ici.

Départ pour les canaux de Patagonie

La météo est bonne. Le GPS que nous a prêté Pedro est fonctionnel. Il est tôt le matin et nous larguons les amarres. Nous remontons le canal Beagle.

 

En chemin nous croisons Hugues et sa famille sur son bateau De Loïck. Ils rentrent à Ushuaia. Quelle belle coïncidence d’échanger un dernier au revoir, et pour longtemps cette fois-ci.

 

 

Un petit pincement au cœur également en passant devant Ushuaia, la ville la plus australe d’Argentine. Cette ville où 3 semaines à quai nous ont permis de tisser des liens. Et notamment avec Christophe et Manu ou encore Virginie et Ivan.

 

L’émotion est passagère et laisse place à une profonde excitation. Nous sommes partis. Nous voguons vers l’inconnu. Que de choses à découvrir. Des aventures à vivre. Et des situations inattendues où nous allons nous retrouver. La mésange Noire est notre maison flottante et notre lien sur le bateau.

 

La promiscuité est à son comble. Entre autres un rideau en guise de porte pour fermer les toilettes à côté de la cabine principale. Le paysage est magnifique et par beau temps nous sommes en permanence sur le pont. Les jours pluvieux, nous nous relayons et profitons des longs moments en cabine pour lire. La littérature doit être le plus beau loisir du matelot. Heureusement qu’au vingtième millénaire les livres sont numériques.

 

La splendeur des canaux de Patagonie

L’autre passe-temps approprié est la méditation. Sans s’en rendre compte, l’équipage vie une transformation jour après jour. Nous passons des heures entières en silence bouche bée devant le spectacle magnifique des glaciers qui se jettent dans la mer.

 

Les dauphins qui jouent avec le bateau. Les pingouins que l’on observe à la jumelle. Les lions de mers qui font coucou d’une nageoire alors qu’ils font la sieste en pleine mer, allongés sur le flanc. Les oiseaux, curieux, survolent le bateau. Les canaux ont une allure de canyons marins avec leurs grandes montagnes vertes, rouges, marrons, blanches, etc. Les blanches nous envoient des vents de côté à 50 nœuds. Ils portent un joli nom. Ce sont les Williwaw.

Le cadre des canaux de Patagonie est magnifique. La nature et belle. Un sentiment de solitude humaine se mêle à l’observation des nombreuses formes de vie animale et végétale. La majesté de montagnes nous fait sentir tout petit. L’air marin est pur. Les rencontres sont sincères et chaleureuses dans ce désert humain. Si on me demandait où je souhaite retourner dans ma vie ? Les canaux de Patagonie en voilier sans hésiter. L’amour pour la vie et la beauté de cet environnement hostile procure une sensation de bonheur et de bien-être qui vous nourrit pour le restant de vos jours.

Recontres et excursions dans les canaux de Patagonie

Le soir après avoir amarré le bateau au rivage et mis à l’abri en suivant les conseils du livre des italiens, nous partons parfois en excursion. Nous ramons avec l’annexe et débarquons en terre vierge. Nous nous retrouvons plongé dans des univers insensés. Certaines îles ressemblent au royaume de Gulliver. La végétation est toute basse et nous avançons à pas de géant pour cette terre minuscule. Nos pas s’enfoncent dans le sol humide recouvert d’une mousse de plusieurs centimètres. En haut de la colline se trouve une vue imprenable sur le canal.

Un soir, alors que nous arrivons dans le plus beau mouillage de notre itinéraire, nous découvrons un bateau. Deux retraités français qui passent 6 mois de leur année dans les canaux. Et quel endroit magique pour passer quelques semaines. Un passage étroit amène dans un premier cirque. Ici se dévoile l’entrée d’un deuxième cirque au-dessus duquel s’élance des montagnes de roche et une cascade en trois niveaux. Notre excursion du soir nous emmène presque jusqu’en haut. D’où le panorama est magnifique.

Une autre fois nous mouillons avec des pêcheurs. Et nous cuisinons ensemble un poulpe et du crabe royal fraichement pêché. Ils vivent 6 mois de l’année à la dure et isolés sur leur bateau pour envoyer de l’argent à leur femme et rester à la maison les 6 autres mois.

 

 

Alerte au moteur dans le canaux de Patagonie

La fin du voyage est plus animée. Depuis quelques jours, le moteur fait des sauts de régime. C’est d’autant plus inquiétant que l’on peut difficilement sortir la voile et tirer des bords dans ces canaux étroits truffés de hauts fonds. Certaines épaves rouillées en témoignent encore sur le rivage. D’après mon expérience, il s’agit des injecteurs. En démontant le filtre à gazole, je m’aperçois que celui-ci est obstrué par une pâte noire visqueuse. J’apprends que la cuve n’a pas été vidée avant l’hibernation du bateau. Le climat austral a dû faire geler le pétrole qui a coagulé.

Nous renouvelons le nettoyage chaque soir. Et notre voyage se poursuit sans encombre jusqu’au dernier jour. Cette fois-ci on est mal. Le moteur s’arrête et notre bateau part à la dérive le temps de sortir la voile. Les vents sont forts. Aucun abris à proximité. Et le canal est étroit. Je bricole une dérivation de l’alimentation du moteur en le branchant sur les bidons de réserve de fuel acheté en Argentine après l’hivers. Le moteur redémarre. L’aventure repart. Le régime varie bien encore de temps à autres. Heureusement dans quelques heures nous arrivons au port de Puerto Natales.

 

Arrivée rocambolesque à Puerto Natales

Cette arrivée au port est des plus tonitruante. Le port de plaisance est fermé pour avis de tempête. Tous les voiliers ont évacué la zone depuis 24h. Le capitaine aurait dû prévenir de son arrivée par VHF pour se renseigner. Sur les conseils de nos amis d’Ushuaia, notre capitaine refuse d’’aller au port des pêcheurs. Il choisit un ponton au hasard. Contourne le bout qui est parallèle au rivage pour se mettre à l’abris dans la forme de T. Un militaire vient nous disputer en espagnol. Nous sommes au port de l’armée ! Impossible de rester ici. Seulement la marée descend à toute vitesse et la mésange noire est en train de s’échouer dans le sable du rivage. Nous amarrons le bateau au ponton par le treuil de l’ancre pour le retourner et mettons le moteur à plein régime pour sortir in extremis en frôlant le ponton de quelques mètres. Le capitaine s’amarre alors au ponton du ferry.

S’installe alors une atmosphère pesante sur le bateau. Un désaccord tabou et un doute sur la sûreté de notre capitaine plane. Nous savons que le ferry va arriver le lendemain, alors que la tempête sera virulente. Et le capitaine têtu comme une mule négocie la nuit en baragouinant quelques mots d’espagnol.

Ce soir c’est la fête. Nous posons le pied sur la terre ferme. C’est marrant elle tangue. Ou plutôt notre perception nous joue des tours. Ce soir c’est grand luxe. Nous mangeons au restaurant, nous trinquons et nous rencontrons d’autres gens ! Ces plaisirs simples de la vie de marin qui paraissent si banal à notre vie de citadin. Une joie immense pour tout l’équipage.

S’en suit une nuit bien méritée.

 

 

Dernières péripéties dans les canaux de Patagonie

Et un réveil prématuré. Mon instinct me dit : « Reno, reste à quai. Ne part pas dans le pacifique avec ce capitaine et son bateau ! Et oui je ne me sens plus en sécurité sur ce navire. L’ai-je déjà été. Après mainte réflexion, je décide de faire mon sac. Il est 7h du matin. Mes deux équipiers me questionnent alors : « qu’est-ce que tu fais ? » Je leur dis : « je fais mon sac. Dès que le bateau est amarré à un endroit où il peut rester, je pars voyager avec mon sac à dos. » Ils sourient et me disent : « attends-nous, nous avons pris la même décision hier soir ! »

7h30 du matin, le responsable du port vient nous demander de partir. Le ferry arrive vers 11h. Et la tempête fait rage. Nous prenons le petit déjeuner. Nous mettons en tenue. Et montons sur le pont. Eric nous briefe : « quand je vous dit de lâcher, vous le fait de suite. » la manœuvre est périlleuse avec 50 à 60 nœuds de vent latéral. Eric allume le moteur. Nous défaisons les nœuds et gardons le minimum de corde pour retenir le bateau. Le vent est si fort que nous avons du mal à communiquer les uns avec les autres. Le personnel du port nous aide à défaire les amarres solides attachés la veille. Toutes les cordes sont défaites. Et nous entendons une voix hurler « lâchez ! » Nous récupérons les bouts sur le bateau. Et le temps de me retourner j’aperçois le capitaine retourner à son poste de commande. A ma grande surprise il essaye de rallumer le moteur et nous crie d’amarrer le bateau. Impossible d’arrêter les 9 tonnes qui dérivent poussée par le vent. Celui-ci nous pousse contre les énormes bites d’amarrage en béton du ferry. Le moteur se relance. Le capitaine a le bon réflexe de nous dire de nous écarter du bord où nous sommes en train de positionner les pare-battages pour amortir le choc. CRAC ! La coque se fracasse contre le ciment dans un bruit sourd de déformation. Le bateau avance vers la sortie du port. Qui est le plus choqué, nous ou le bateau ? Mes jambes tremblent encore. Le bateau flotte toujours. Plutôt bon signe. Nous apercevons le ferry qui se rapproche et nous dirigeons vers le port des pêcheurs.

Aller, un dernier amarrage. Nous sélectionnons un bateau sur lequel aborder. Première manœuvre manquée. Le capitaine heurte de pleine proue le flanc du bateau de pêche. Heureusement le port est vide. Tous les équipages se sont réfugiés à l’abris de la tempête sur la berge. Deuxième passage réussit. Je saute sur le bateau et tire sur le bout pour rapprocher le bateau. Ronan un pied sur chaque bateau fait de même. Le bateau se rapproche doucement. Soudain le capitaine crie : « on y arrivera jamais ! Lâchez tout on fait un autre passage » et vire de bord. Les jambes de Ronan s’écartent lentement au-dessus de l’eau gelée à 5 degrés. Je l’imagine déjà tomber dans cette eau où 1 degré équivaut à 1 minute de survie. Comment faire pour le sauver à temps sans le bateau ? Qu’il accroche mon bout autour de sa taille pour que ‘on puisse le hisser ? Dans un dernier sursaut de perspicacité. Il bondit miraculeusement jusque sur le bateau de pêcheur. Je suis soulagé. Il est enragé. C’est la première fois en 1 mois et demi que je le vois perdre son sang froid. Cet équipier expérimenté vient de voir sa vie défile devant ses yeux. Je reste concentré car seule Alice reste à bord pour nous lancer les bouts. Et elle est manque d’entrainement puisqu’à chaque manœuvre, le capitaine lui dit de s’assoir près d’elle pour être sûr qu’elle ne passe pas à la mer. Premier passage bout à l’eau. Deuxième passage beau lancé. C’est super ! Une tâche encore plus ardue que la première fois nous attend. Tirer le bateau à contre vent et à une distance bien supérieure à la première fois.

 

Ainsi se termine l’aventure à la voile dans les canaux de Patagonie

Une fois solidement attaché. Nous sautons sur le pont de la mésange et Ronan crie : « c’est décidé, je me casse ! » Soutenu par nous, ses co-équipiers, nous expliquons à Eric que nous ne nous sentons pas en sécurité et que nous préférons nous en aller. Certains en rigoleront plus tard en appelant cela une mutinerie. Nous autres équipiers, nous appelons cela l’instinct de survie.

Voici comment mon voyage sac à dos a débuté. Et il reste encore gravé dans ma mémoire ces deux magnifiques images du soleil tantôt couchant, tantôt arqueboutant…

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Reno

Passionné de voyage et de rencontre, je suis parti avec mon sac-à-dos sur les épaules en septembre 2014. Depuis lors, j'ai expérimenté de nombreuses expériences de voyage que je souhaite partager avec vous.

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